La place – Annie Ernaux

La place

Titre : La place

Auteur : Annie Ernaux

Date de parution : 1983

114 pages

Edition : Gallimard

Collection : Folio

Prix Renaudot 1984.

La place est un roman autobiographique d’Annie Ernaux. Il m’intéressait depuis quelques temps. Après avoir lu Le déclassement de Camille Peugny,un essai sociologique, je voulais lire un roman sur l’ascension sociale plus précisément d’un « déclassement par le haut ». Celui-ci me paraissait parfait. Nul besoin de résumer l’histoire, vous allez comprendre pourquoi.

Ce roman m’a apporté bien plus que ce que j’étais venu chercher.

Tout d’abord, l’écriture est simple et plate. C’est voulu et joliment expliqué :

« Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d’ « émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagé.

Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles. » page 24.

Ainsi, le récrit commence réellement. Elle narre brièvement la vie de son grand-père, puis de son père, à la recherche de ses racines sociales. L’écriture d’Annie Ernaux confère une dimension plus générale à son autobiographie. Je trouve cela très intéressant car cela nous aide à aborder l’autobiographie en elle-même, sans pathos. C’est une histoire de famille banale, une histoire d’ascension sociale parmi d’autres.

Son père a veillé à ce que sa fille ne manque de rien, il l’a encouragé dans ses hautes d’étude. Toutefois, cette bienveillance n’a pas suffi à pallier l’incompréhension et le fossé qui  se creusait inexorablement entre le père et la fille. Son père ne comprenait pas cet amour des études, des lettres, que sa fille s’enferme dans les livres. De son côté, elle s’ouvrait à un autre monde. Douée pour les études, elle réussit à se faire une place parmi la classe bourgeoise : une autre manière de parler, de manger, de vivre tout simplement. Elle y apprit des codes, consciemment ou non, essayait de les transmettre à son père qui ne comprenait pas.

« J’étais sûre qu’il était légitime de vouloir le faire changer de manière » dit-elle page 82.

On est parfois un peu gêné à la lecture de ce livre. On se demande presque si elle ne méprise pas son père, du fait de ses manières inadaptées au monde bourgeois, qui ont pu lui faire un peu honte sans que ce dernier ne s’en rende compte.

« Je ne t’ai jamais fait honte », lui dit-il page 93.

C’est cruel à lire car ce n’est pas ce que le lecteur ressent. Sinon pourquoi cette distance ? La narratrice nous fait comprendre que l’ascension sociale, ce n’est pas seulement gagner mieux sa vie que ses parents : c’est changer de monde, changer de manières, de références culturelles et donc devenir une étrangère.

L’expression qui dit « nous ne sommes pas du même monde » prend alors tout son sens. D’ailleurs, elle se marie à un bourgeois et à la lecture de ses mots, j’ai de nouveau senti une gêne :

« J’y allais seule (NB : chez ses parents), taisant les vraies raisons de l’indifférence de leur gendre, raisons indicibles, entre lui et moi, et que j’ai admises comme allant de soi. Comment un homme né dans une bourgeoisie à diplômes, constamment « ironique », aurait-il pu se plaire en compagnie de braves gens, dont la gentille, reconnue de lui, ne compenserait jamais à ses yeux ce manque essentiel : une conversation spirituelle ».

Que penser de ce gendre ? Prétention ? Que penser de la narratrice qui juge ce dédain légitime. Les braves gens ne sont pas assez biens pour les bourgeois. Il y a un véritable choc des cultures au-delà des statuts sociaux.

On comprend également comment se forme l’engrenage des inégalités sociales malgré une école publique gratuite. En effet, le bourgeois est l’archétype du bon élève, il n’a pas d’autres efforts à faire que de se maintenir : il assiste à « des conversations spirituelles » à la maison, part en vacances, visite des musées, etc. Ils baignent dans une certaine culture depuis petit. Les braves gens peuvent acquérir cette culture. Rien n’empêche un parent pauvre de visiter des musées, mais chaque milieu à ses manières gestuelles ou langagières. La plupart du temps, cela ne leur vient pas à l’esprit, cela ne fait pas partie de leur quotidien. Les élèves issus de familles plus pauvres qui réussissent une ascension sociale sont en réalité autodidactes dans l’apprentissage de nouveaux codes sociaux. Cet élève-là doit s’inventer, gommer les défauts de son statut. Car oui, il s’agit bien de défauts pour l’auteure et pour l’ensemble des classes supérieures.

La place est écrit sous un certain prisme qui nous fait comprendre que le déclassé devient un étranger pour sa propre famille. Il peut également se sentir intrus alors qu’il tente de faire sa place dans un monde qui n’est pas le sien à l’origine. J’ai trouvé que cette constatation était moins présente, peut-être que l’auteure n’a pas vraiment éprouvé cela. Elle me semble surtout rejeter son père, parce qu’il représente une classe sociale inférieure, intellectuellement pauvre.

Pour ma part, je me suis interrogée à ce sujet. Ce livre m’intéressait pour des raisons également personnelles et il m’a aidé à comprendre certaines choses. Je vous le conseille donc si vous vous posez ce type de questionnement ou si vous vous intéressez aux inégalités sociales et statuts sociaux.

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4 réflexions sur “La place – Annie Ernaux

  1. J’ai bien aimé ce roman moi aussi sur l’ascension sociale. J’ai assisté il y a peu à une conférence d’Edouard Louis pour son roman En finir avec Eddy Bellegueule et il a évoqué les mêmes difficultés de se retrouver comme un étranger au sein de sa propre famille parce que les codes n’étaient plus les mêmes. C’est un thème que je trouve intéressant.

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