Le Rouge et le Noir – Stendhal (livre+films)

Je reviens aujourd’hui seulement pour vous faire part, enfin, d’un avis plus complet sur Le Rouge et le Noir. J’ai mis un peu de temps car je me suis dit que j’allais en regarder deux adaptations (j’étais motivée n’est-ce pas ? Il y en a pour 6H de film). Et bien, c’est chose faite aujourd’hui. Je vais y revenir tout à la fin.

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Plongeons donc dans le roman. A l’origine, il aurait dû s’intituler Julien, du nom de son personnage principal. Ce dernier est fils de paysan dans une petite ville, Verrières. Dès que l’on place les premiers personnages, on sent toute l’ironie de Stendhal, et on fait la connaissance de Julien par le biais de son père qui le considère comme un vaurien et le méprise parce qu’il lit, et ne sait pas lire lui-même. Bref, il est bien content de s’en débarrasser lorsque lui est proposé un emploi de précepteur chez le maire du village M. De Rênal. Cette nouvelle position va obliger Julien à se couper de son milieu d’origine (qu’il n’aime pas de toute façon) pour intégrer cette maison en tant que domestique. Car c’est bien ce qu’il est pour M. De Rênal qui a négocié durement ce précepteur qui connait littéralement par cœur la Bible latine, son ambition étant de devenir prêtre. Ce n’est pas tant la religion qui le motive que de s’extraire de son milieu et donc de Verrières. Ce n’est pas divulgâcher : on comprend dès le début que l’on a affaire à un personnage ambitieux qui 1. N’a pas d’autres choix que cette voie pour s’en sortir puisqu’il est né pauvre 2. Est brillant mais n’a pas eu énormément de ressources. Il connait par cœur le peu de livres qui lui sont passés sous la main.

« Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si souvent unies à la sottise. »


Il y a les livres bons pour l’ambition (Le Nouveau Testament, le livre Du Pape de M. de Maistre), mais aussi les livres qui l’ont façonné vraiment comme les Confessions de Rousseau (qui l’aide à s’imaginer « le monde »), le recueil des bulletins de la grande armée, et le Mémorial de Sainte-Hélène.

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Bonaparte au pont d’Arcole – Antoine-Jean Gros

Ce roman est sous-titré Chronique du XIXème siècle (ou Chronique de 1830) et ce fond historique est très important, il parcourt tout le roman en toile de fond et explique tellement de choses sur le comportement des personnages. On est donc sous la Restauration et adorer Napoléon n’est pas bien vu. On ne le crie pas sur tous les toits ! Cette obsession bonapartiste m’a également semblé très importante puisque Julien regrette un temps où il aurait pu être un militaire couvert de gloires, ce qui lui aurait permis de changer de classe sociale. Important également car cette lecture le façonne et il s’y réfère comme d’autres à la Bible. Napoléon par-ci, Napoléon par-là. Julien semble partir à la guerre à la moindre occasion, y compris quand il s’agit de conquérir des cœurs comme celui de Madame de Rênal.

« Il se dit : Elle est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée par le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe d’hommes de cœur qui, après une bonne éducation, n’a pas assez d’argent pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s’il nous était donné de les combattre à armes égales ! Moi, par exemple, maire de Verrières, bien intentionné, honnête comme l’est au fond M. de Rênal ! comme j’enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs friponneries ! comme la justice triompherait dans Verrières ! ce ne sont pas leurs talents qui feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse. »

Et j’arrêterai mon résumé de l’intrigue ici, puisqu’il fera d’autres rencontres et que je ne veux pas trop en dire. Son ambition le force à naviguer en eaux troubles, à assimiler une certaine hypocrisie par convention sociale mais aussi par défaut puisque sa sincérité ne serait pas acceptée de toutes manières. On y rencontre donc le milieu de la bourgeoisie et de la noblesse qui sont des ultras désapprouvant la Révolution (et craignant une possible révolution à venir puisque le contexte politique de l’époque est troublé). En plus d’avoir des opinions politiques très différentes, Julien ne maitrise pas les codes de ce milieu ce qui aura son importance dans de nombreuses situations. Également, le milieu ecclésiastique est très intéressant. J’ai beaucoup aimé les personnages religieux. Ces derniers illustrent un autre conflit : les jésuites vs les jansénistes. Le roman est assez critique envers les institutions religieuses d’ailleurs. Bref, personnage troublé, époque troublée.

« Hé, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son miroir montre la fange, e vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l’inspecteur des routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former. »

Le contexte politique est très intéressant et le personnage de Julien l’est tout autant. C’est un personnage ambigu, que l’on peut tour à tour détester et aimer. Cela dépend certainement des lecteurs, mais Stendhal le dépeint si justement et sans « facilité » dans le sens où ce caractère n’est pas franchement tranché. Julien est un personnage à la fois très sensible et calculateur, par nécessité à mon sens. Stendhal use beaucoup de l’ironie de sorte que le lecteur prenne du recul. Il est décrit avec réalisme, mais réalisme subjectif, car on sait exactement ce que Julien pense. Ce monologue intérieur est confronté à la vision des autres personnages à laquelle on a également accès. On sait tout de Julien : ce qu’il pense, comment il est perçu par les autres, et même comment le narrateur le perçoit. On ressent une certaine tendresse de la part du narrateur. Personnellement, je me suis beaucoup attachée à Julien même si j’aurais voulu entrer dans le livre pour le talocher par moment. Haha En tant que lectrice, j’ai eu une sorte de sentiment de complicité avec l’auteur. J’ai vraiment adoré cette sensation.

C’est aussi un roman d’apprentissage où le personnage principal cherche à obtenir la place qu’il estime mériter. On n’a pas la certitude de ce qu’est le Noir, de ce qu’est le Rouge… L’homme d’Eglise vs le combattant ? L’ambitieux vs l’amoureux. Les interprétations sont nombreuses, mais ce qui est sûr, c’est que cette ambiguïté fascinante traverse le roman. De nombreuses figures de style ont illustré cela, tout cette complexité et ces paradoxes qui sont aussi ceux du XIXème siècle.

« Il n’y a plus de passions véritables au XIXe siècle ; c’est pour cela que l’on s’ennuie tant en France. On fait les plus grandes cruautés, mais sans cruauté. »

J’ai beaucoup aimé le style de Stendhal avec qui j’ai eu l’impression de partager cette lecture. Il faut savoir que je n’ai parlé que de la première partie de ce roman en espérant surtout donner envie à d’autres de se plonger dans ce monument du XIXème.

« Si vos personnages ne parlent pas politique, reprend l’éditeur, ce ne sont plus des Français de 1830, et votre livre n’est plus un miroir, comme vous en avez la prétention… »

Il y a pourtant autant de choses à dire sur la seconde partie, très riche et faisant intervenir d’autres personnage. Ces derniers sont intéressants que ça soit les personnages féminins, les hommes d’Eglise, les nobles, etc. La fin est très marquante. Elle nécessite une relecture, et c’est sûrement pour cela que j’ai décidé de me plonger dans les films assez rapidement. Cependant, c’est bien un livre que je relirai pour deux raisons : j’ai adoré, et je pense qu’à chaque relecture je trouverai quelque chose de nouveau.

Mon avis sur la fin en spoiler, il faut surligner, pour ceux qui ont déjà lu le livre : Mathilde est très touchante aussi. Elle désapprouve son époque pour différentes raisons ce qui était un point de vue très intéressant. J’aime beaucoup le chapitre où on l’on a accès à tout son état d’esprit. Et donc pour en venir à la fin, elle est poignante. Julien semble se suicider avec son discours, enfin plein de sincérité, mais à quel prix… Puis on se dit que ça n’aurait pas pu se terminer autrement, car justement Julien n’est pas qu’un personnage ambitieux parvenu. Alors oui, il voulait s’élever, mais il aurait très bien pu rester hypocrite face au jury, sauver sa vie etc. Il a choisi sa fin, comme s’il comprenait qu’il ne serait jamais à sa place nulle part. De même, son amour finalement plus fort pour Madame de Rênal qui représentait en quelque sorte la pureté, le « cœur », l’innocence, a quelque chose de touchant et nous révèle encore une fois toute la complexité de Julien. C’est comme si, né pauvre, il n’aurait jamais pu connaître le luxe de l’innocence pure, trop conscient de sa condition sociale et de sa capacité empêchée à pouvoir s’en extraire, prisonnier du XIXème siècle.

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Le rouge et le noir : les films
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J’ai visionné le film de 1954 réalisé par Claude Autant-Lara avec Gérard Philipe, Danielle Darrieux et Antonella Lualdi. C’est celui que j’ai trouvé en premier.

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J’ai eu envie de voir également celui de 1998 réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe avec Carole Bouquet, Kim Rossi Stuart et Judith Godrèche. Il était apparemment plus fidèle. Je rajoute donc mon avis sur ces films.

Le premier film commence avec une mise en abime. On commence avec la fin du roman, et hop petit à petit on va dérouler tous les évènements qui vont conclure à cette fin. Autre divergence, il manque certains personnages qui me semblaient importants. Les points intéressants sont la façon de retranscrire Julien. On entend parler sa petite voix intérieure ce qui nous rappelle le procédé utilisé par Stendhal du monologue intérieur. De même, il y a des citations clairement projetées à l’écran entre certaines scènes. Je trouve que l’on ressent bien l’influence de Bonaparte sur Julien. On a aussi la présence des cloches (je relirai car je ne sais pas si cela signifie quelque chose mais elles sont présentes à de nombreuses reprises dans le roman, il me semble qu’à chaque fois il se passe quelque chose ensuite).

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Le deuxième film est bien plus fidèle dans son déroulé de l’intrigue qui commence à Verrières lorsqu’il se fait brimer par son père et ses frères. J’ai bien aimé les acteurs, et j’ai trouvé leur apparence plus crédible car Gerard Phillipe qui joue dans le premier film n’a pas vraiment l’air d’un jeune premier physiquement. Il a le charme de ses 32 ans à l’époque. Bref, Kim Rossi Stuart avait davantage l’air d’un jeune homme de dix-neuf ans un peu paumé. Cela dit, si j’étais au début assez satisfait de ce visionnage qui m’a semblé coché plus de cases dans sa fidélité : on a l’ami Fouqué par exemple, la cousine, bref j’ai l’impression d’avoir vu plus de scènes du roman… mais le tout m’a semblé un peu fade au final. Parfois, j’avais l’impression de regarder une histoire d’amour sans intérêt. Car même dans sa manière de vivre l’amour, Julien est très ambigu et cela est plus visible dans le premier film. Alors oui, tout est dit à de nombreuses reprises, mais c’est ça le problème : c’est dit.  A certains moments, j’avais l’impression qu’il était inclus texto dans les répliques la façon dont le spectateur devait interpréter les attitudes des personnages ! Et c’est parfois dit de la bouche de personnages qui sont, selon moi, ne pas censé comprendre. Ce procédé explicatif qui remplace les monologues intérieurs nous ôte pas mal de quiproquos. De ce fait, je pense que ce film manque de subtilité.

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Je reviens au premier film : Le Julien campé par Gérard Philippe est plus antipathique. Au début, je me suis dit qu’il était tête à claque, mais finalement c’est le plus attachant et crédible à mes yeux (car même si j’adore le personnage de roman, il a certaines attitudes impardonnables et cette facette est bien plus visible dans le film de 54, même si j’imagine que certaines choses étaient reçues différemment à l’époque). L’adaptation est un peu datée, mais elle a son charme. Je trouve également la personne de Mathilde plus authentique sous les traits et le jeu d’Antonella Lualdi, même si Judith Godrèche est très bien (mais peut-être que son personnage se dévoile trop vite?!). J’adore également le personnage de l’abbé Pirard dans ce film. Les acteurs sont parfois trop vieux (je me réfère à l’âge des personnages dans le roman), le lecteur averti capte les différences mais au final l’essence du livre y est. C’est pour ça que malgré tout, l’esprit me semble plus fidèle dans la première. J’ai ressenti parfois de l’ennui en regardant la deuxième version. Il y a plus de sous-entendus dans le premier film, et c’est ce qui fait que l’on reste davantage accrochée à l’image. De même, les phrases clés ne me semblent pas noyer dans tout un verbiage explicatif.  Je trouve que le deuxième film prive le spectateur de sa propre interprétation.

Pour conclure : Plus de passion et d’émotions dans le premier film, plus de fidélité factuelle dans le deuxième. Mais est-ce que la fidélité tient au déroulé des faits ou la retranscription de l’essence du livre ? Ce n’est pas un exercice évident dans les deux cas, surtout pour un tel livre. Conclusion dans la conclusion : le mieux est de lire le livre.

Un de mes coups de coeur de 2020 ❤


15 réflexions sur “Le Rouge et le Noir – Stendhal (livre+films)

  1. J’entends et lis beaucoup sur ce roman que j’ai dans ma bibliothèque et jamais lu mais tout cela + ta chronique me donnent très envie….. Un écrivain un peu tombé dans les oubliettes et qui revient sur le devant apparemment pour sa qualité d’écriture….. Du temps du temps 🙂

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    1. Il me semble qu’il est au programme du bac cette année (il y a marqué bac 2020 sur toutes les éditions^^) ce qui explique peut-être sa mise en avant actuelle. J’ai attendu 10 ans pour le lire, et je ne regrette pas. Je trouve que certains livres ont leur moment. 🙂

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  2. Ce roman faisait partie des lectures recommandées pour le bac, et c’était l’un de ceux qui me tentaient le plus mais, avec les lectures obligatoires et quelques déceptions du côté des recommandations, j’ai laissé tombé, je ne me suis jamais lancée… Pourtant, je compte bien le lire un de ces jours (et puis, avec ta chronique, ça me motive! Même si je sais que ce sera difficilement dans les mois à venir) ☺

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    1. J’ai fait un bac L mais à l’époque j’ai lu le minimum (et encore, même pas… haha j’ai eu quelques bonnes lectures mais Blaise Pascal a achevé mes ambitions littéraires). Maintenant je prends mon temps pour redécouvrir des classiques sans pression. 🙂 J’espère qu’il te plaira autant qu’à moi lorsque tu le liras !

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  3. J’avais lu Le Rouge et le Noir en lecture obligatoire au lycée, et j’avoue que je n’en garde pas un souvenir très positif. Mais tu me donnes bien envie de réessayer un de ces jours !

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    1. Honnêtement, je ne sais pas si j’aurais aimé au lycée. Je pense que certains passages m’auraient ennuyé. Donc je pense qu’une relecture peut se tenter.^^ C’est Balzac que je n’ai pas aimé et que j’aimerais relire pour voir l’évolution de mon ressenti (mais dur de se lancer!).

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